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Reportage 

Musée des enfants en justice, deux siècles d’histoire de la délinquance des mineurs

Plus violente aujourd’hui qu’hier ? C’est ce que d’aucuns pensent de la jeunesse en France. « Une erreur historique », assure Véronique Blanchard, responsable du centre d’exposition « Enfants en justice XIX-XXe siècles » à Savigny-sur-Orge et coauteur du livre Mauvaise graine. Deux siècles d’histoire de la justice des enfants, publié ce 13 septembre. Alors que le nombre de mineurs incarcérés a explosé cette année, le regard des historiens sur cette justice particulière s’avère nécessaire.

« Écrire l’histoire de la justice des mineurs, c’est renoncer à raconter une histoire linéaire, évolutive et progressiste », affirment en introduction les deux auteurs du livre Mauvaise graine. Deux siècles d’histoire de la justice des enfants, paru aux éditions Textuel. « L’histoire de la justice des mineurs est faite de volontés contraires, contrariées, de prises de conscience successives parfois contradictoires. Elle oscille souvent entre coercition et protection, prévention, répression et éducation, au gré de politiques et de considérations variées », précisent-ils. En témoigne un chiffre tout récent, celui de la progression du nombre de mineurs incarcérés entre 2016 et 2017, à savoir 16,6 % alors même que le niveau de la délinquance est resté stable, selon un article du Monde publié le 12 septembre 2017. Aucune réforme ni directive de politique pénale ne justifiait ces chiffres records depuis quinze ans et l’administration pénitentiaire elle-même n’a su l’expliquer aux journalistes.

par Anaïs Coignacle 12 octobre 2017

L’histoire du centre de 1945 à aujourd’hui

Cet ouvrage réalisé par l’historien Mathias Gardet et Véronique Blanchard, la responsable du centre d’exposition « Enfants en justice » à Savigny-sur-Orge (qui dépend de l’École nationale de protection judiciaire de la jeunesse) reprend l’organisation de ce lieu singulier, peu connu, en banlieue parisienne. De 1945 à 1972, il fût la ferme de Champagne de Savigny-sur-Orge, l’unique Centre d’observation public de l’éducation surveillée destiné aux garçons mineurs (COPES) du tribunal pour enfants de la Seine. Ces établissements voient le jour dans l’entre-deux-guerres et se généralisent à partir de la loi du 27 juillet 1942 sur l’enfance délinquante instaurée par le régime de Vichy. Ils correspondent à l’intervention nouvelle des experts de l’enfance que sont les médecins, psychiatres et psychologues.

Désormais, l’enfant délinquant est pris en considération non plus uniquement par le prisme des faits qu’il a commis mais dans sa globalité, en étudiant sa personnalité, son comportement, son ressenti. Un nouveau paradigme, celui de la nécessaire expertise médico-psychologique préalable au jugement, imposé par un groupe de médecins spécialistes de la psychiatrie infantile dont le professeur Georges Heuyer comme l’expliquent les auteurs du livre. « L’objectif est alors de découvrir (…) les symptômes biologiques, morphologiques, psychiques et héréditaires qui permettraient de dépister dès le plus jeune âge le futur délinquant et ainsi de l’empêcher de commettre des délits », précisent-ils.

Avec l’ordonnance du 2 février 1945 qui institue le principe de la primauté de l’éducatif sur le répressif, la prison devient l’exception. Toutefois, les juges ont recours à ces dispositifs qui leur permettent d’observer et cerner la personnalité des jeunes qui ont ici entre treize et vingt ans pendant généralement trois mois pour décider ensuite des mesures à prendre (prison, retour à la maison, placement en foyer…). « Dans les années 1965-1970, le centre accueillait 200-250 garçons au quotidien. C’était très important », explique Véronique Blanchard dans la première salle d’exposition du site devenu musée en décembre 2001. De fait, seules 120 places étaient initialement prévues. En 1976, il devient un service d’hébergement (ISES) où les jeunes sont accueillis plus longuement. Toujours en activité, il a « accueilli successivement les dernières innovations des politiques judiciaires : centre de placement immédiat (1998) et tout dernièrement centre éducatif fermé (2009) », précise-t-on sur le site internet qui a instauré en 2010 une visite virtuelle des lieux d’exposition.

« Le musée est né de la volonté des acteurs de terrain qui dans les années 1970 se sont rendus compte de la difficulté à appliquer les principes d’individualisation de la prise en charge de l’enfant délinquant et ont voulu comprendre pourquoi en remontant dans l’histoire », souligne la responsable. Financé et inauguré par la direction de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), cet espace est constitué de 14 chambrettes aux airs de cellules et de plusieurs salles où sont exposés des archives sous forme de dessins et lettres d’enfants, notes d’observations, photos, affiches, objets conservés. Ouvert à tous, il est essentiellement visité par des professionnels du secteur de la protection de l’enfance, des élèves, jeunes faisant l’objet d’une mesure judiciaire, universitaires, journalistes, politiques, soit 2 000 à 2 500 visiteurs par an à raison d’une à deux visites guidées (de 2h à 6h) par jour. L’enjeu demeure d’interpeller, sortir des idées reçues, redonner sa place à l’histoire réelle de la justice et du traitement des mineurs en France.

Le mineur délinquant, un être à part entière

Au musée tout comme dans l’ouvrage Mauvaise graine, le visiteur découvre que la notion spécifique d’enfant, être à part entière qu’il nécessite de traiter différemment des adultes, ne remonte qu’à la fin du XVIIIe, début XIXe siècle. Les codes pénaux de 1790 et de 1810 « posent les bases d’une nouvelle philosophie du système judiciaire qui vient écorner le principe fondateur d’une justice identique pour tous », explique-t-on dans le livre. De même, la loi décide en 1820 d’interdire de mettre des mineurs en prison avec des adultes. « Toutefois cela ne sera appliqué dans les faits qu’en 1990 pour les garçons et ça n’est toujours pas le cas pour les filles », assure Véronique Blanchard.

La Petite Roquette, en plein cœur de Paris, près du cimetière du Père Lachaise, créée en 1836 selon les observations américaines d’Alexis de Tocqueville, est la première et unique prison pour enfants. « Une pièce aux murs nus et dont l’aspect vous glace / Un lit, une paillasse ou l’on dort par besoin / Comme distraction, des punaises en masse / Un lavabo au mur, les WC dans un coin », décrit dans un poème intitulé « Ma cellule », par une jeune détenue de l’établissement. Elle compte 500 cellules individuelles où sont incarcérés des enfants parfois très jeunes (ce n’est qu’en 1912 que sera fixé un âge minimum pour la détention, à savoir 13 ans) et où règnent le silence et la solitude. « On pense que ça va faire rédemption, rappelle la responsable du centre. Les enfants portent des cagoules sur la tête quand ils doivent se croiser pour éviter que la mauvaise graine se contamine entre elle. À l’époque, ce sont de bonnes intentions ».

D’autant que sont incarcérés des mineurs de différents types. Il y a au milieu des enfants envoyés par décision de justice, ceux enfermés sur demande du père de famille selon ce qu’on appelle depuis le premier Code civil (1804) dit « Code Napoléon », la « correction paternelle ». C’est ce dont sera gratifié le réalisateur François Truffaut notamment, au motif qu’il passerait trop de temps à s’intéresser au cinéma. En 1949, il est donc envoyé trois mois d’observation en maison de correction à Villejuif dans le Val-de-Marne. De son histoire, il tirera le film « Les 400 coups » joué par le jeune Jean-Pierre Léaud. Le réalisateur avait d’ailleurs demandé l’autorisation de tourner à la ferme Champagne de Savigny-sur-Orge (où a notamment été placé le réalisateur Tony Gatlif), en vain. À défaut, les lieux ont été reconstitués en studio.

Par ailleurs, la notion de discernement distingue les mineurs délinquants en deux catégories : la « mauvaise graine » d’un côté, les mineurs « de natures particulièrement vicieuses » qui sont eux jugés coupables et condamnés à des peines deux fois moins importantes que pour les majeurs du fait de l’« excuse de minorité », les enfants non responsables de l’autre, issus de milieux modestes, peu ou mal éduqués, victimes d’un entourage démissionnaire qui n’a pas su les protéger. La difficulté est que les deux catégories se retrouvent placés très souvent ensemble, dans les mêmes établissements avec une grande injustice : les jugés coupables ont des peines d’enfermement de un an et demi à deux ans tandis que les « acquittés-placés » restent jusqu’à leur seize, dix-huit voire vingt ans en détention.

Une histoire de la délinquance à géométrie variable

Entre les années 1840 et jusqu’à la fin de la guerre, la France mise sur les colonies agricoles pénitentiaires et maisons de correction, concept qu’elle répudie ensuite, acté par l’ordonnance de 1945 sur la justice des mineurs qui vaut encore aujourd’hui et fait de la prison l’exception. Ces colonies, c’est l’idée d’un « amendement de l’enfant par la terre et de la terre pour l’enfant » selon l’inspecteur général des prisons Charles Lucas comme l’expliquent les auteurs du livre. Un système notamment mis en place pour les « innocents coupables », ceux dont les juges ont considéré qu’ils étaient privés de leur discernement. « Il n’y a ni grilles ni barreaux, ni murs d’enceinte, mais une discipline militaire y règne », disent encore les auteurs. S’y exercent des travaux de 5h à 21h de bûcheronnage, cassage de cailloux, fabrications de brosses et travaux des champs, des récompenses et punitions qui se traduisent parfois par du « mitard », sorte de cachot pour les plus revêches.

Dans le même temps, les filles délinquantes sont quant à elles confiées à des congrégations religieuses. Elles sont surveillées toute la journée, ne peuvent circuler librement et sont astreintes à des travaux de ménage, cuisine, couture, jardinage. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, le discours médical et scientifique se durcit avec l’invention de théories comme celle du Dr Cesare Lombroso sur le profil du « criminel-né », repérable grâce à des caractéristiques physiques. On perçoit alors les jeunes des classes populaires comme dangereux. On parle alors des « Apaches », ces adolescents qui se déplacent en bande à la périphérie des villes. L’ouvrage fait référence à une description des chroniqueurs judiciaires de l’époque : « ils ont en général de 15 à 20 ans, des figures vicieuses ou épileptiques, des vêtements en loques ou trop neufs, des chapeaux trop petits ou trop grands… ».

Les conditions d’enfermement se durcissent encore. S’en suit une période de protestation médiatique qui commence après la Grande Guerre avec des événements comme la révolte des enfants de la colonie agricole de Belle-Île-en-Mer à l’été 1934 après une sanction jugée excessive. 55 jeunes s’enfuient et une battue est organisée avec une prime de 20 francs par enfant retrouvé. L’événement choque, Jacques Prévert en fait un poème intitulé « La Chasse à l’enfant ». La chute du solde démographique et le besoin de reconstruire le pays amènent la société à changer son regard sur les mineurs qui sont vus comme nécessaire au pays. Les « bagnes d’enfants » sont alors dénoncés et commencent peu à peu à fermer.

« Ce qui diffère sur la délinquance juvénile du XIXe siècle à aujourd’hui, remarque Véronique Blanchard, c’est le regard que la société pose sur eux. Ce sont les mêmes enfants ». Elle résume : « à la fin du XIXe, la jeunesse fait peur, inquiète avec les Apaches qui défraient la chronique. En 1912, avant la Première Guerre mondiale, les jeunes deviennent plus délinquants, violents, la société se sent plus insécure et on demande à renforcer les maisons de correction ». Pour finalement changer de point de vue deux décennies plus tard.

Pour la responsable du centre de Savigny-sur-Orge, c’est une erreur historique de dire que la violence des mineurs aujourd’hui est plus forte que celle d’hier. « En 1945-46, les enfants sont peu encadrés, la violence est à chaque coin de rue. Il y a tant de violence juvénile qu’il existe une forme d’acceptation. C’est le quotidien de l’époque. On peut se dire qu’aujourd’hui, on est moins tolérants tandis que la violence des mineurs diminue, nous sommes donc moins habitués ». La notion même de délinquance est évolutive. Hier l’errance ou le vagabondage par exemple était considéré comme un délit, ce n’est plus le cas depuis longtemps même si l’article de loi n’a été abrogé qu’en 1992.

Le choc du récit, le poids des archives

Le musée de Savigny-sur-Orge, au-delà de l’histoire racontée, apporte aux visiteurs des éléments d’archives édifiants. « Pendant plus de dix ans, au centre d’exposition (…) nous avons découvert la richesse de ce face-à-face entre un public très varié et les documents de l’époque, décrivent les auteurs du livre Mauvaise graine. Nous avons été frappés par les réactions devant l’archive brute et la rapidité avec laquelle tous étaient en prise directe et sensible avec ces écrits, gravures et photographies d’un autre temps. Ces vieux papiers provoquent des questions et des passions très actuelles sur les conditions d’enfermement et de protection des mineurs ».

La visite de l’exposition permanente du musée est aujourd’hui accessible en virtuel via le site internet. Parmi les documents forts, de nombreuses lettres manuscrites d’enfants exprimant leur difficulté à se retrouver enfermés loin de leur famille, ces dessins comme celui au style naïf d’un jeune de Savigny-sur-Orge à qui l’on demande de s’exprimer. Il réalise deux colonnes : heureux d’un côté, malheureux de l’autre. Dans la première il se dessine à la piscine, en car pour une excursion à Saint-Raphaël sous un grand soleil, tenant la main d’une jeune fille. Dans la seconde, il apparaît au dépôt du palais de justice, dans un camion de police « en panier à salade », un « flic » le tenant par les menottes. Il y a aussi les photographies des établissements comme l’internat pour garçons d’Aniane entre 1929 et 1931. À l’époque, les dortoirs collectifs sont abandonnés au profit des dortoirs cellulaires fermés par des cloisons à claire-voie, espaces grillagés de 1,5 x 2 mètres dénommés « cages à poules ».

« Dans certaines colonies s’alignent plus de 400 cages permettant une observation des enfants de tous les instants », commente-t-on dans le livre. Des clichés également de ce qu’on appelle à partir de 1959 les « blousons noirs », une réapparition des phénomènes de « bandes ». Le site précise : « pendant dix ans, se dessine alors une politique concertée de prévention et le rôle de vigilance exercé par les éducateurs de rue semble le plus approprié. Il faut protéger la société tout en protégeant la jeunesse d’elle-même ». La visite virtuelle amène également le visiteur à observer des images des diverses analyses et classifications établies autour des jeunes afin de détecter les caractéristiques physiques de la délinquance ou plus tard, avec l’arrivée de la pédopsychiatrie, des nomenclatures ou nosographies de plus en plus sophistiquées. Les thématiques se suivent du jugement à la punition en passant par l’évasion, la rébellion, la rééducation, la réinsertion. À travers ce musée sur la justice des mineurs au cours des deux siècles derniers, c’est donc l’histoire du regard porté sur l’enfance, l’alternance entre répression plus sévère, éducation et observation, mais aussi la logique de l’enfermement qui apparaît, plus dure ou plus ouverte. Le livre Mauvaise graine commence ainsi sur ces mots du poète Jean Genet, envoyé un temps à la colonie agricole de Mettray qui ne comportait pas de muraille « il est beaucoup plus difficile de s’évader quand il s’agit simplement de traverser un parterre de fleurs que de traverser une muraille. (…) Ils avaient inventé cette poésie, ils nous avaient terrorisé avec des pensées, des œillets, des lauriers, etc ».

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