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Au procès de Georges Tron, Virginie Ettel a donné sa version

Partie civile au procès Tron, Virginie Ettel a raconté à la cour d’assises de Bobigny, le viol et l’agression sexuelle en réunion dont elle dit avoir été victime. Elle revient sur l’obsession du maire de Draveil pour les pieds de ses employées et raconte ses tentatives de suicide. La défense pointe les incohérences qui émaillent son récit et émet l’hypothèse d’une entente politique entre les plaignantes et l’opposition FN à la mairie, dans l’ombre de l’avocat Gilbert Collard.

par Julien Mucchiellile 31 octobre 2018

Après sa deuxième entrevue avec Georges Tron, Virginie Ettel a dit à Lucile Mignon : « J’ai passé tout le repas avec les pieds sur ton patron, j’étais pas du tout à l’aise. » Lucile Mignon, attachée parlementaire de Georges Tron, lui avait répondu : « Ne t’en fais pas, il fait ça à tout le monde. » Cela l’a surprise, bien que quelques jours auparavant, lors de sa première rencontre, M. Tron se soit déjà saisi de ses pieds. La jeune femme de 31 ans lui avait confié son intérêt pour l’acupression, et le député-maire, ravi, s’était empressé de lui prodiguer une séance de réflexologie plantaire. « Il a fait le tour de la table pour me prendre le pied, c’est assez étrange, j’étais interloquée. C’était disproportionné, sans rapport avec la conversation », mais ce n’est pas constitutif des viols et agressions sexuelles en réunion, dont Georges Tron, maire de Draveil et Brigitte Gruel, son ex-adjointe, sont accusés.

Cette prise de contact n’a pas découragé Virginie Ettel, qui est engagée à l’accueil de mairie de Draveil le 14 septembre 2018 pour un CDD d’un an renouvelable. Georges Tron ne manque pas une occasion de lui toucher les pieds, tout comme il aime – des témoins l’ont confié à la cour d’assises de Bobigny – masser les pieds de ses employées. Pourquoi ne lui avoir jamais signifié l’incorrection de ces gestes ? « C’est quelqu’un qui en impose, il est charismatique, autoritaire. C’est mon patron. À Draveil, c’est comme une fourmilière : la reine et les ouvrières. L’individu n’existe pas. » Le président qui, d’un ton égal, suit diligemment son plan d’interrogatoire, insiste : « Ces caresses systématiques, cela ne vous a pas incité à partir ? – J’arrivais à séparer les deux. Je me disais “le pauvre, il doit avoir un problème”, et on me disait que j’étais trop prout prout, alors je me suis dit que c’était moi qui avais un problème – Et vous ne vous êtes jamais opposée ? – Non. »

Récit précis des scènes de viol et incohérences notables

Le cadre installé, le président revient à novembre 2009. « On va y rester un moment », d’abord au château de Villiers, où résident certains services de la mairie. C’était le 12 novembre, a d’abord déclaré Virginie Ettel, elle est conviée à la table du maire, de Brigitte Gruel, de deux pêcheurs d’une association et d’une autre employée de la mairie. Déjeuner à la bougie, volets fermés – rien d’anormal, assure-t-elle. Cependant : « Au poste que j’occupe, je n’ai aucune raison de participer à ce repas », explique-t-elle, mais elle s’y résout. Georges Tron, assis à sa droite autour de cette table ronde, pose le pied de Virginie Ettel sur sa cuisse et lui masse. Soudain, elle l’aperçoit couper son formage à deux mains : c’est donc Brigitte Gruel qui la tripote. « Je fais attention à mon attitude, mon visage et la position de mon corps pour que personne ne le remarque. » Les invités sortent, Brigitte Gruel revient et, « au lieu de me libérer, elle ferme la porte. Je me suis sentie prise au piège. Georges Tron m’a fermé les yeux. Brigitte est passée derrière moi et a commencé à me masser les épaules, a enlevé mon chemisier, m’a fait des points sur le plexus solaire, relevé le soutien-gorge et a touché le haut de mes seins. » Puis Georges Tron lui aurait pris les mains et les aurait posées sur les seins de son adjointe. « Quand j’ai ouvert les yeux, Brigitte était sur Georges, les seins nus et parée en bas d’un collant couleur chair. » Après cela, à Virginie Ettel, M. Tron a écarté les cuisses et introduit un doigt.

Après ces faits, la plaignante, dit-elle, est rentrée chez elle, s’est frottée le corps à la brosse à ongles, a fait dîner ses enfants puis s’est couchée tôt.

L’événement notable qui suit est sa première tentative de suicide. Elle la situe tout d’abord au mois de décembre, et confiera cette date à son entourage, notamment sa mère, qui répétera la même chose aux enquêteurs. Or l’intervention des pompiers au domicile de Virginie Ettel a lieu le 19 novembre. Une simple erreur dans la date, si le 19 novembre n’était pas également le jour des faits de viols allégués, car l’enquête a mis au jour que le repas avec les pêcheurs n’a pas eu lieu le 12, mais le 19 novembre - les agendas de tous les participants mentionnent cette date. Virginie Ettel a donc oublié que sa tentative de suicide a lieu quelques heures après que le maire l’eut, comme elle le prétend, violée. Le président : « Qu’est-ce que vous avez à dire sur cela ? – Difficile à dire, j’étais confuse. » « Comment peut-on expliquer que vous vous ne souveniez pas de votre tentative de suicide ? », interroge la défense, qui soutient que la scène de sexe narrée par la plaignante n’a jamais eu lieu. « Je comprends que certaines de mes incohérences puissent être incomprises et me porter préjudice », dit-elle plus tard à Frank Natali, l’avocat de Brigitte Gruel. C’est un point qui concentre l’attention du président : « Le problème, madame, c’est que vous avez eu le temps et l’occasion pour réfléchir. »

La deuxième agression n’est pas un viol. Elle a lieu le 4 janvier 2010, dit-elle, au domicile de Brigitte Gruel. La secrétaire du maire lui a demandé d’y apporter son agenda. Quand elle entre : trois verres de vin, des petits gâteaux et Georges Tron l’attendent. Le maire lui fait retirer ses chaussures, prend ses pieds et souffle dessus pour les réchauffer. S’ensuit une scène de triolisme avec les yeux bandés, des caresses jusque vers ses parties intimes, au-dessus de son collant qui, pense-t-elle, l’a sauvée d’un second viol. Les accusés nient cette scène comme la première. Georges Tron prétend être resté à son domicile parisien pour mettre de l’ordre dans sa comptabilité, comme il le fait chaque premier jour de travail de l’année.

L’hypothèse du complot FN

À la suite de ces faits, le mal-être de Virginie a grandi. Elle s’alcoolisait à outrance, a été changée de poste, pour ainsi dire « placardisée » à l’office du tourisme, a tenté, le 13 avril 2010, de se suicider. Puis, le 18 mai, elle présente par écrit son intention de ne pas demander le renouvellement de son contrat. 

Le 24 mai 2011, elle porte plainte contre le secrétaire d’État Georges Tron et son adjointe à la mairie. « Comment en êtes-vous venue à porter plainte avec Eva Loubrieu ? » C’est par cette question que le président a débuté son interrogatoire, car cette soudaine proximité, ainsi que le choix de l’avocat Gilbert Collard, alimente l’idée d’un complot en lien avec l’opposition Front National de Draveil. « Je la croisais à la mairie et je trouvais cela étrange qu’elle soit mise à l’écart à ce point. On me disait de ne pas lui parler. » Elle prend contact avec elle, et les deux femmes se retrouvent un jour de janvier 2011 dans un café de Soisy-sur-Seine. Virginie Ettel confie à Eva Loubrieu avoir été agressée, mais Eva Loubrieu ne veut pas s’épancher. 

Peu de temps après, elle écrit à Gilbert Collard. Lorsqu’elle le rencontre en avril 2011 à l’hôtel Lutetia, l’avocat est attablé avec Eva Loubrieu. Les deux femmes décident alors de s’unir sous l’égide de l’avocat, qui, déjà, fricotait avec l’extrême droite (il sera élu député « bleu Marine » en mai 2012 et réélu sous les couleurs du FN en 2017). Sur ce choix : « Je voulais quelqu’un avec suffisamment de caractère, qui ne se laisse pas impressionner. Gilbert Collard, je l’avais vu à la télé. » Sur le déjeuner au domicile de Jacques Olivier, opposant FN de Georges Tron à Draveil ? Elle admet sans problème l’avoir côtoyé, sans qu’il soit question de politique entre eux. Au contraire, hélas, de Gilbert Collard, Jacques Olivier viendra témoigner le mardi 6 novembre, devant la cour d’assises de Bobigny.

 

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