Accueil
Le quotidien du droit en ligne
Envoyer à un ami-A+A
Article

Claude Cancès et Charles Diaz, Histoire du 36 illustrée

Dans un livre excellement bien documenté, à partir d’archives de la préfecture de Police, Claude Cancès et Charles Diaz permettent de comprendre, de l’intérieur, l’histoire de cette institution emblématique qu’est le 36, quai des Orfèvres.

par Thibault de Ravel d’Esclaponle 5 décembre 2017

36. L’institution s’est fait chiffre. Derrière lui se dévoile une adresse, un quai de l’île de la Cité, celui des orfèvres. Certes, tout n’est plus aujourd’hui résumé à cette seule localisation, bien au contraire. C’est, depuis 2017, vers un autre 36, celui la rue du Bastion dans le 17e arrondissement, que les célèbres services de la police judiciaire (PJ), pour l’essentiel, se sont déplacés. Mais il reste que, par ce curieux effet de métonymie dont les institutions emblématiques sont coutumières, le 36 demeure le 36. Le 36, quai des Orfèvres, même s’il n’est qu’une partie du tout, symbolise la PJ parisienne. Claude Cancès et Charles Diaz en proposent une passionnante histoire illustrée, offrant au lecteur, avec cette édition considérablement renouvelée, une véritable odyssée au cœur du Graal français de l’investigation policière.

Il faut dire que Claude Cancès est du métier. Plus précisément, il est du sérail. Entre 1993 et 1995, il était le directeur régional de la police judiciaire de Paris. Charles Diaz n’est pas étranger au monde de la PJ. Loin de là il est lui aussi policier, amateur d’histoire. On apprend d’ailleurs qu’ils se sont connus en travaillant à la crim’ (v. p. 163). C’est dire qu’ils ont une fine connaissance de ce service fascinant et de cet impressionnant immeuble à partir duquel des pages tragiques de l’histoire française ont été écrites.

Ce n’était pas forcément facile de raconter une histoire illustrée du 36. Ce n’est pas tellement le sujet qui suscite la difficulté. L’histoire de la criminalité, tout comme celle de la police, est une spécialité bien connue et l’historiographie contemporaine compte déjà nombre de travaux érudits et passionnants, notamment, parmi d’autres, ceux de Dominique Kalifa. C’était plutôt d’en faire une histoire illustrée qui pouvait se révéler une tâche plus ardue. La vie du 36 n’est pas rose ; c’est un euphémisme. De tout temps, et le livre de Claude Cancès et Charles Diaz le rappellent, les hommes du Quai des Orfèvres ont été confrontés à des crimes très variés, où l’extraordinaire confine bien souvent à l’atrocité avec une récurrence désarmante. Dès lors, il ne fallait pas verser dans une sorte de cabinet des horreurs qui aurait découragé nombre de lecteurs.

Cette histoire évite admirablement cet écueil. Claude Cancès et Charles Diaz ont su, par un subtil choix des photographies, ne pas verser dans l’outrance tout en permettant au visuel de conserver son fort pouvoir explicatif. Le pari est surtout réussi parce que ce n’est pas une revue sèche des grandes affaires criminelles françaises. Certes, quelques titres de chapitres pourraient laisser penser qu’il n’en est rien et l’on est parfois intéressé par la relation d’un dossier qui a marqué son temps. Mais c’est surtout, d’abord et avant tout, une histoire du 36. Les grandes affaires sont le champ d’application du 36, le terrain sur lequel il se déploie. Elles en sont, en quelque sorte, le décor. Aussi, Claude Cancès et Charles Diaz expliquent fort bien les méandres rocambolesques de l’affaire Stavisky, qui s’achève dans des conditions bien tragiques, ou encore le parcours de la Bande à Bonnot.

Pour l’essentiel, les deux auteurs brossent essentiellement le portrait d’un service mythique, en l’inscrivant tout d’abord dans une perspective historique passionnante. C’est l’un des intérêts majeurs de cet ouvrage que d’avoir su restituer, au travers d’archives judicieusement sélectionnées, la généalogie du 36, c’est-à-dire du « 36 avant le 36 » (p. 23 s.), mais encore bien avant, dès que Louis XIV décide de séparer police et justice, à l’instigation de Colbert et dans la foulée du meurtre des époux Tardieu. Assurément, il y a une continuité dans ce domaine. L’épopée paraît avoir commencé avec le lieutenant général de police de la ville puis s’être poursuivie, pendant la période impériale, avec la brigade de Sûreté. Puis, le 1er septembre 1913, la direction de la police judiciaire de Paris voit officiellement le jour (p. 73 s.).

Mais plus généralement, cette histoire d’un service se veut la narration d’un lieu, d’une méthode et de ses membres.

S’agissant du lieu, Claude Cancès et Charles Diaz permettent au lecteur de l’investir, presque physiquement en raison des nombreuses photographies reproduites et prises à l’intérieur du bâtiment (dont le célèbre escalier, p. 212-213). La Sûreté est restée un temps rue de Jérusalem, avant de gagner le quai des Orfèvres à la fin du XIXe siècle, cet impressionnant immeuble de bord de Seine. L’histoire du 36 est aussi celle d’une impressionnante évolution technologique, l’ouvrage relatant ces avancées majeures allant de Bertillon aux techniques les plus contemporaines utilisées sur les scènes de crimes, autant d’innovations qui sont des combats gagnés contre une certaine forme d’impunité.

Mais surtout, et pour finir, l’essentiel de ce bel ouvrage tient aux destins d’hommes et de femmes qu’il révèle. L’histoire d’un service passe par ses équipes. De ceux que l’on appelait les exempts au XVIIe siècle, les limiers de la Sûreté, puis de la PJ, c’est une foule d’enquêteurs auxquels il est aussi rendu hommage. Mais la galerie de portraits concerne aussi les chefs emblématiques de la police. Gabriel Nicolas de la Reynie représente bien sûr le premier d’entre eux. Vidocq, célèbre pour son passé de malfrat, s’est également illustré. Puis, plus tard, Macé sera remarqué parce qu’il a « la noblesse du courage » (p. 24), tout comme Mouton sera l’un des premiers directeurs à compter de 1913.

Fourmillant d’anecdotes, riches d’une impressionnante série de photographies, l’ouvrage de Claude Cancès et de Charles Diaz, dans sa réédition de 2017, remplit parfaitement son office à l’heure où le Quai des Orfèvres est en pleine évolution. Le 36 n’est pas qu’un chiffre, bien loin de là. Le 36 raconte une histoire fascinante façonnée au fil des siècles par ses équipes toujours en perpétuel mouvement.

 

C. Cancès et C. Diaz, Histoire du 36 illustrée, Mareuil Éditions, 2017. 

 

Réagissez à cet article

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
CAPTCHA visuel
Entrez les caractères (sans espace) affichés dans l'image.