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Jérôme Cahuzac et « l’autre lui-même »

Le procès en appel de Jérôme Cahuzac, l’ancien ministre du budget, qui comparaît à Paris pour fraude fiscale, blanchiment de fraude fiscale et minoration de sa déclaration de patrimoine lors de son arrivée au gouvernement, s’est intéressé hier à la personnalité du prévenu.

par Marine Babonneaule 14 février 2018

Jérôme Cahuzac a-t-il été condamné à trois ans de prison ferme en raison de sa seule personnalité ? Oui, estime sa défense. Pour preuve notamment, son ex-femme, Patricia Cahuzac, qui a détourné bien plus que son époux, 2,5 millions d’euros contre 680 000 €, et n’a écopé, elle, que de deux ans de prison en 2016. Elle n’a d’ailleurs pas fait appel et attend un placement sous surveillance électronique (PSE). Selon Me Éric Dupond-Moretti, le jugement du tribunal correctionnel qui a condamné l’ancien ministre du budget ne s’est pas intéressé à l’homme. « En clair, dans la décision, sa personnalité, c’est de nous rappeler le caractère continu de l’infraction », s’agace l’avocat. La défense a donc fait appel au docteur Daniel Zagury, expert psychiatrique auprès des tribunaux, chargé de révéler l’insondable Jérôme Cahuzac.

Avant ce témoignage, que tout le monde attendait, le prévenu s’est raconté à la barre. Les études de médecine, les heures harassantes passées à l’hôpital, les premiers pas dans la politique grâce à son voisin devenu ami, Guy Carcassonne. Une vie « d’accidents et de hasards », dit-il. La personnalité de Rocard le « fascine ». Il rencontre Claude Evin qui lui propose un poste au sein de son cabinet ministériel. L’aventure va durer trois ans. Lorsque Michel Rocard est contraint de quitter son poste de premier ministre, Jérôme Cahuzac passe « de journées de quinze heures à des journées de vide ». Il pourrait redevenir chirurgien mais, affirme-t-il, « à cette époque, je suis perçu comme ayant trahi mon milieu professionnel, les actions que j’ai menées pour réformer le financement de sécurité sociale et la santé ont provoqué de solides inimitiés ». C’est une « injustice personnelle », qui vient s’ajouter à celle du limogeage de Rocard. Il devient alors consultant pour les laboratoires pharmaceutiques. « En 1996, tout cela m’ennuie. Je gagne très bien ma vie mais je m’ennuie. Le but n’est pas de très bien gagner ma vie – j’apprécie un certain niveau de vie – mais je ne souhaite pas que ce soit le seul but. Je préfère bâtir. » Il ne voit qu’une solution : se présenter à des élections. Claude Evin lui propose une circonscription dans le Lot-et-Garonne. Stendhal, la colline, les paysages bucoliques. Il est élu en 1997 de « manière totalement miraculeuse » après « une campagne folle ». S’ouvre une période de bonheur « enthousiasmant ». « Je suis très heureux quand j’y pars, très heureux quand j’en rentre ». Il sera réélu jusqu’en 2008 avec une défaite « cruelle » en 2002 qu’il n’oubliera pas. « Je décide de tout faire pour reconquérir mon siège. […] Je veux comprendre pourquoi j’ai été battu, me remettre en cause. J’accepte les leçons qui me sont données et me lance dans ce travail de reconquête politique ». Il est vrai que l’ancien ministre n’aime pas les défaites. Il est ainsi et il le dit. Que ce soit dans le domaine professionnel, personnel ou sportif.

En 2010, le voilà président de la commission des finances de l’Assemblée nationale. C’est, comme il l’a dit la veille, « l’électrochoc » concernant son compte bancaire caché. Un électrochoc relatif car il ne rapatrie pas pour autant les avoirs. « Pourquoi accepter ce poste ? », interroge le président de la cour d’appel. « Je suis dans le déni », répète le prévenu. Le magistrat le relance. « Ce n’est pas une erreur d’avoir accepté ? » « C’est une faute majeure que j’ai commise en acceptant. Cette faute est en germe dans une autre décision, celle d’avoir accepté de m’occuper du compte pour le parti de Michel Rocard. Mais – et cela peut sonner prétentieux –, quand on sait que l’on peut bien faire, pas simple de trancher ». Jérôme Cahuzac veut « bien faire les choses », donc, notamment quand il est nommé ministre du budget, en charge de la fraude fiscale. « Que dirait-on si jamais j’avais mal fait les choses ? » Le déni, encore.

Lorsqu’il reçoit la visite de deux journalistes de Mediapart, le 4 décembre 2012, il « prend peur ». « Qu’est-ce que je peux faire ? Et bien, je ne sais pas trop quoi faire. Je mesure ce qui va arriver si les choses éclatent. Je mesure, avec les erreurs et les succès de ma carrière, que tout cela va être balayé, que ma vie va être détruite, tous ces sacrifices imposés à mon entourage… Que faire ? » Il en parle à François Hollande. « Je ne suis pas sorti de l’équipe gouvernementale alors que je m’y attendais ». Le scandale a éclaté. Il est invité à la radio. Il nie. Quelques heures après, il essaye « de faire bonne figure » lors du conseil des ministres. Vient la séance des questions au gouvernement, à l’Assemblée nationale. « Je suis à peine assis que la première question me concerne. Le matin, j’ai nié chez Apathie, à l’Élysée, que faire ? Je mets toutes les forces pour éteindre l’incendie alors que c’est déjà un feu de forêt. Ces images que j’ai vues et revues jusqu’à la nausée, en quarante-cinq secondes, ma vie vole en éclat. C’est vertigineux. Alors je pense que si je mets assez de force, je peux éteindre l’incendie. Je pense à moi, je pense à sauver ma vie. » 

« Jérôme Cahuzac est l’homme qui n’a pas voulu casser sa carrière par la faute ancienne commise par un autre lui-même »

Vient la publication de l’enregistrement datant de 2000, dans lequel un homme – présenté comme étant Jérôme Cahuzac – évoque son compte en Suisse. Il démissionne du gouvernement. « Il me reste trois possibilités. Avouer. Nier. En finir radicalement. Continuer à nier, je n’en peux plus. […] Avouer, je sais ce que ça va provoquer, […] la déflagration nationale. L’équipe gouvernementale était en place depuis moins d’un an, je mets ces gens dans une situation impossible. Ce vendredi soir, je suis seul, je décide d’en finir radicalement ». Ce qu’il ne fait pas, sauvé par son fils qui vient lui rendre visite par surprise.

– Ça ne pouvait se terminer que par un désastre, n’est-ce pas ? C’est une succession de choix désastreux ? Vous avez été artisan de ce désastre ?, demande le magistrat.

– J’essaie de l’assumer le plus dignement possible.

– […] Avez-vous eu un sentiment d’impunité ?

– Non, jamais, répond fermement l’ancien médecin. C’est tentant de présenter cela comme ça mais ce n’est pas le cas. Je ne me suis jamais senti ni intouchable ni invulnérable. J’ai appris qu’on n’est jamais invulnérable, je ne me suis jamais senti au-dessus.

Appelé par la défense, le Dr Daniel Zagury a brossé le portrait de « Job passant de tout à rien », de cet homme dont la personnalité devrait être en adéquation avec sa faute. Les choses ne sont pas si simples. Pour l’expert, appelé comme témoin à la barre, « s’il a menti avec un tel aplomb, c’est qu’il n’était plus fraudeur ». Jérôme Cahuzac est « un paradoxe », « il a essayé de déconstruire l’image du menteur, il n’y avait pas moins menteur que lui ». En réalité, « celui qui mettait l’argent sur le compte était un autre […] Sa conscience morale estimait qu’il y avait prescription. […] Pour Jérôme Cahuzac, il avait renoncé à l’argent pour une question plus noble ». D’un côté, il y a « l’imbécile qui a ouvert le compte, le chirurgien brillant qui s’ennuie et celui qui s’inscrit dans une famille politique et dans une figure paternelle ». Elle est là, « sa faille » : « il s’est tellement restauré de sa seconde vie que la première est passée à la trappe de l’histoire […] ce n’est pas l’homme politique qui fraude, l’homme politique est irréprochable. […] Jérôme Cahuzac est l’homme qui n’a pas voulu casser sa carrière par la faute ancienne commise par un autre lui-même ».

L’audience reprend lundi 19 février (v. Dalloz actualité, 13 févr. 2018, art. M. Babonneau  ; ibid., 14 févr. 2018, art. M. Babonneau ).

 

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