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Pièces à conviction. 35 affaires judiciaires qui ont défrayé la chronique

L’ouvrage d’Emmanuel et Jérôme Pierrat, fort bien documenté et illustré par les dessins d’Aleksi Cavaillez, aborde une série d’affaires judiciaires célèbres au cours de l’histoire à travers un angle inhabituel et révélateur de riches enseignements : les pièces à conviction. L’ouvrage constitue un solide approfondissement de la démarche proposée au musée du barreau de Paris : l’histoire par l’objet.

par Thibault de Ravel d’Esclaponle 11 janvier 2018

Le beau livre des frères Pierrat repose sur une heureuse association, digne des grandes heures de la chronique des affaires judiciaires du XIXe siècle : celle d’un avocat, Emmanuel, et d’un journaliste, Jérôme, c’est-à-dire de la robe et de la presse, du prétoire et de la plume, encore que le premier a déjà eu l’occasion de démontrer que les deux sont bien loin d’être antinomiques. Ce n’est plus tellement nécessaire, dans le monde judiciaire, de rappeler qui est Emmanuel Pierrat. Avocat et écrivain, il est aussi le conservateur du Musée du Barreau de Paris. Son frère Jérôme s’illustre comme journaliste, spécialiste du crime organisé. Autant dire que oui, cela fait sens que les deux frères aient décidé de s’associer pour rédiger ce livre publié aux Éditions de La Martinière.

Trente-cinq affaires sont ici soigneusement étudiées à travers ce prisme inhabituel qu’est la pièce à conviction. Il faut toujours une porte d’entrée pour se plonger dans l’analyse puis le récit d’un dossier. Bien souvent, comme le remarque les auteurs, celle que constitue l’humain prend le dessus. Bien souvent encore, les chroniqueurs vont préférer, toujours selon les deux auteurs, s’arrêter aux principaux protagonistes : « décortiquer les plaidoiries, scruter les réactions de l’accusé, jauger l’attitude des jurés » (p. 7). C’est intéressant, c’est vrai. Mais ce n’est pas le seul chemin dans lequel s’engouffrer pour étudier les méandres d’une affaire judiciaire. Il reste les pièces à conviction, ces « grandes oubliées des récits de procès », « ces témoins muets d’un crime » (ibid.). C’est tout l’objet de cet ouvrage passionnant : se saisir d’une histoire par le biais d’un objet appréhendé, entrer dans le dossier par la porte des pièces à conviction. L’idée des auteurs est donc de réparer ce manque dans l’historiographie. Et le prisme choisi est prometteur. Le musée du barreau, dans la remarquable exposition qu’il consacre à ce sujet (Dalloz actualité, 4 déc. 2071, art. T. de Ravel d’Esclapon , l’a déjà très bien démontré. Ce livre, qui en constitue, en quelque sorte, le catalogue approfondi (le nombre de pièces étudiées est plus important), le confirme aisément.

La variété des affaires, et donc des objets envisagés, est édifiante. Il faut dire que la notion de pièce à conviction embrasse large, telle qu’elle est définie par les auteurs : « une pièce à conviction, c’est un objet placé sous scellé, déposé au greffe du tribunal et utilisé pour la recherche de la vérité dans une affaire pénale » (p. 6). Le plus fréquemment, il s’agira de l’arme du crime, mais pas dans tous les cas. Ici, tout commence, comme toujours dans le monde du crime, avec la sombre affaire Fualdès. Effectivement, elle marque le début de la « justice spectacle » (p. 13) : où il est question d’une couverture découverte à l’occasion d’une perquisition dans la maison des époux Bancal. D’autres affaires passionnantes sont exhumées. L’assassinat de la duchesse de Praslin, dans une monarchie de Juillet finissante, met en œuvre pas moins de 45 pièces à conviction (p. 30). Puis défile la fine fleur du scellé, une litanie de pièces qui ont fait date : le Smith et Wesson de Raoul Villain, le meurtrier de Jean Jaurès, la carabine de l’affaire Dominici ou encore les cordelettes de la Vologne dans l’affaire du petit Grégory Villemin, parmi bien d’autres éléments de cet ouvrage. À travers ces objets du crime, le livre d’Emmanuel et Jérôme Pierrat dévoile une histoire passionnante des plus grandes affaires judiciaires des deux derniers siècles. La plume est alerte, l’ensemble très bien documenté, notamment à l’aide de nombreux documents reproduits. De surcroît, le livre est très habilement illustré par le crayon d’Aleksi Cavaillez qui rappelle lui aussi avec dextérité le dessin de la chronique judiciaire du siècle dernier.

De la même façon que pour l’exposition, à la lecture de cet ouvrage, une curieuse impression se fait jour face aux pièces à conviction. Comme le remarque les auteurs, « leur extrême banalité, car il s’agit généralement d’objets du quotidien, est en quelque sorte transfigurée du seul fait qu’ils entretiennent un rapport particulier avec un crime » (p. 7). En d’autres termes, et c’est là l’un des intérêts de la démarche, le scellé fait la pièce à conviction. En cela, il la singularise. L’objet n’est plus banal ; il est au cœur d’une affaire extraordinaire. En somme, l’étiquette de « pièce à conviction signe la spécificité de l’élément qui est alors au centre de l’attention. Cette transformation, c’est-à-dire cette « singularisation », qui n’est rien d’autre que le résultat d’une contextualisation, se révèle un phénomène très intéressant. La pièce ? « d’objet ordinaire, elle est devenue objet singulier ». On peut parier que cette perspective d’analyse ouvre pour la suite de passionnantes pistes d’études.

 

Emmanuel Pierrat et Jérôme Pierrat, Pièces à conviction. 35 affaires judiciaires qui ont défrayé la chronique, Éditions de La Martinière, 2017.

 

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