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Le cinéma à la barre : Le Verdict, de Sidney Lumet (1982)

Par Thibault de Ravel d’Esclapon le 05 Décembre 2018

Vingt-cinq ans après Douze hommes en colère, le Verdict confirme véritablement le talent de Sidney Lumet pour la réalisation de courtroom drama et l’installe incontestablement comme l’un des maîtres absolus du genre. Le film, sorti au début du mois de décembre 1982, fut un succès. Les critiques se sont enthousiasmées pour cette œuvre à la mise en scène aussi magistrale qu’épurée. Janet Maslin, du New York Times, y voyait « un film intelligent, captivant et divertissant » (New York Times, 8 déc. 1982). Du reste, les raisons d’un tel engouement ne sont pas très difficiles à comprendre. Un film de procès gagne en épaisseur lorsqu’il est servi par une intrigue bien ficelée, de surcroît quand ses ressorts dépassent le strict cadre de l’affaire qui sera jugée à l’audience. Et de ce point de vue, le scénario de David Mamet, lui-même réalisateur, dramaturge et essayiste à ses heures, se révèle très efficace. Ses qualités ont été unanimement louées, Sidney Lumet en tête. Au début se trouvait le roman éponyme de Barry Reed, un avocat spécialisé dans les erreurs médicales. L’homme de loi était également écrivain. Mais, selon le réalisateur, le roman n’était pas exceptionnel et David Mamet avait su en tirer quelque chose pour bâtir un scénario solide et poignant. Bref, le film a très largement dépassé son origine.

Franck Galvin est l’archétype de l’homme déchu. Promis à une carrière d’avocat brillant chez Stearns, Harrington & Pierce, bien marié, il tombe à la suite d’une sombre affaire de subornation de jurés dans laquelle il n’avait pourtant pas directement trempé. S’ensuit alors une descente aux enfers, une de celles qu’aurait pu filmer, ailleurs, Sidney Lumet. Au début du Verdict, c’est un homme abîmé de 55 ans que l’on découvre, esseulé, qui porte sa vie difficilement. Bien sûr, pour ne rien oublier, il est alcoolique. Ses mains tremblent. Sa carrière est au plus bas : quatre affaires en trois ans, toutes perdues. Il se résout à courir les funérailles, se faisant passer pour un proche pour pouvoir glisser quelques cartes de visite. Bref, Franck Galvin est un suiveur d’ambulances : il fait ce que les Anglo-saxons dénomment de l’ambulance chasing. Comme antihéros, difficile de faire mieux. Et en un plan, celui de l’ouverture, Lumet nous permet de tout comprendre. Le bruit familier du flipper, emblématique, au moins pour un adulte, du désœuvrement, résume à lui seul l’inanité de la vie de Galvin. Cette figure, triste et pourtant attachante à bien des égards, est admirablement interprétée par Paul Newman. L’avocat n’est toutefois pas totalement seul. Son ancien associé et professeur, Mickey Morrisey (il s’agit de Jack Warden, l’un des jurés de Douze hommes en colère), lui dégote une affaire. La jeune Deborah Ann Kaye entre à l’hôpital Sainte-Catherine, géré par l’archevêché de Boston, pour accoucher. Les choses prennent une tournure tragique en raison d’une inattention des médecins anesthésistes. Elle entre dans un coma dont elle ne ressortira pas. L’affaire paraît simple. Sa seule famille, qui vient voir Galvin, ne veut pas d’un procès et entend se limiter à une indemnisation. Pour l’avocat, la promesse d’un joli tiers, à titre d’honoraires, se dessine, ce d’autant que l’erreur est très claire.

Ceci étant, Galvin avait oublié qu’il avait une conscience. Sans doute était-il esseulé, mais il n’était pas sans sentiment. Ceux-ci se dévoilent alors qu’il est aux côtés de la jeune Deborah. Un plan célèbre matérialise cette prise de conscience par le développement progressif du polaroïd qu’il vient de prendre. Et lors de sa visite à l’archevêque (lui aussi joué par l’un des jurés du film de 1957), Galvin refuse la proposition d’indemnisation qui lui était faite (210 000 $, aisément sécables en trois parts…). Cette solution entraînera d’importantes conséquences. Prise contre le gré de ses clients, il faudra plaider. L’environnement est hostile : un juge extraordinairement partial, un avocat adverse très retors, masquant un cynisme affûté sous un vernis d’extrême courtoisie (la prestation de James Mason est excellente). De plus, Galvin est lui-même son propre ennemi, entre son alcoolisme et ses crises de panique. C’est dans ce contexte qu’il va devoir affronter ce dossier, une affaire qui devient celle de sa vie. Dans le même temps, entre dans le quotidien de Galvin une femme dont il tombe amoureux, joué par une excellente Charlotte Rampling.

L’intrigue est portée à l’écran par une mise en scène exceptionnelle. Le style Lumet est à l’œuvre, avec cette sobriété qui lui convient bien et qu’il poussera parfois bien plus loin. Et justement, cette sobriété permet à la tension dramatique du procès de s’épanouir pleinement. Le réalisateur excelle pour restituer la fragilité de Galvin, magnifiée par l’interprétation de Paul Newman. Sidney Lumet n’est pas le cinéaste de la démesure. C’est sûr. Mais c’est heureux, car sa retenue est nécessaire pour accompagner la gravité du sujet.

Le Verdict est une œuvre susceptible de s’analyser sous de nombreux angles. Tout d’abord, Sidney Lumet poursuit son travail sur la justice américaine. Initiée vingt-cinq plus tôt avec le célèbre « I guess we talk » prononcé par un Henry Fonda votant non coupable, l’étude de Lumet, au gré de ses nombreux films, livre une perception critique du système judiciaire américain, dressant un portrait sans concession. Ainsi dépeint-il l’image d’une justice qui s’exerce en fonction des inégalités sociales. La famille de la jeune fille dans le coma n’a guère de moyens pour s’opposer à l’armada d’avocats payés par ses adversaires. Le dénuement de la table de Gavin, dans la salle du procès, contraste avec le nombre d’avocats représentant la défense. Le juge surprend par son incroyable partialité. Il déteste Galvin et le fait ressentir sans vergogne. Il favorise la défense, certainement furieux de ce que la difficulté n’ait pas été réglée par la voie de la transaction ainsi qu’il le recommandait. La justice américaine, ici dans cette affaire d’erreur médicale, n’est pas toujours indiquée pour ceux appartenant à la partie défavorisée de la population. Intimidée, la famille de Déborah est démunie. Pire, elle est écrasée par la puissance de feu de l’adversaire.

Ensuite, chacun sait que le film de Lumet est l’histoire d’une rédemption. Le thème est cher à la culture américaine. En vérité, la trajectoire ascendante de Galvin, qui s’illumine et revit pour cette cause, est le cœur du film, bien plus que l’affaire elle-même. Galvin agit certes pour Déborah, mais surtout parce que se résigner à cette indemnisation reviendrait à achever le processus de lente déchéance entamé il y a longtemps. En défendant Déborah, l’avocat se soigne contre lui-même. En un sens, la cause est curative.

Mais surtout, il est un dernier point que livre le film de Sidney Lumet. Sans doute est-il moins souvent mis en lumière mais il demeure très important. À première vue, le Verdict ne concerne pas l’institution du jury. Formellement, celui-ci n’est pas vraiment traité comme le sujet du film. Même le magistrat, face à un témoignage devenu trop intéressant pour la défense, demandera aux membres du jury qu’ils ne tiennent pas compte de la déposition. Avec cette fiction, si étrange, par laquelle le juge demande à des personnes de faire comme si elles n’avaient rien entendu, le jury paraît renvoyé au rang de spectateur. Ni plus ni moins. Pourtant, ce sera plus. Cette impression initiale s’effacera. Et ce que rappelle finalement le film de Lumet avant toute chose, c’est que cette mise en scène judiciaire, ce théâtre de justice, se déroule devant un public : non celui de la salle d’audience (où l’on voit d’ailleurs Bruce Willis) mais celui du jury. Or le dernier mot lui appartient.

C’est précisément là l’un des tours de force du film de Sidney Lumet. Ce jury que l’on avait presque oublié, tant il est relégué par la mise en scène, ce jury à qui l’on dit ce qu’il doit entendre, voire ce qu’il doit prendre en compte dans sa réflexion, revient avec éclat. Il provoque la surprise parce que l’on avait oublié non seulement qu’il existait, mais qu’il décidait. Sidney Lumet a décidément compris le fonctionnement de cette impressionnante mécanique dont il avait déjà analysé les rouages. Pour cette raison, en quelques minutes, à la fin de cette œuvre magistrale, on perçoit combien Le Verdict est aussi un film sur le jury. Ce sont en effet douze personnes, en colère ou non, qui finissent par décider.

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