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Portrait

Entre Odessa et Moscou, itinéraire d’un avocat anticorrupteur

par Maxence Peniguetle 17 janvier 2018

À seulement 29 ans, le jeune Russe Ivan Zhdanov est le chef du département juridique de la Fondation anticorruption, cheval de bataille d’Alexeï Navalny, opposant le plus médiatique de Vladimir Poutine.

Une élection présidentielle dans trois mois n’empêche pas Ivan Zhdanov de se montrer disponible. Il reçoit dans son bureau, au siège de la Fondation anticorruption (FBK) de Moscou, au sud du centre-ville, dans un immeuble d’affaires. L’atmosphère rigoureuse qui règne au rez-de-chaussée disparaît pourtant lorsque l’on franchit les portes de la Fondation. À l’intérieur, on se croirait dans l’open space d’une start-up en phase de lancement : murs neutres, bureaux qui sortent vraisemblablement des usines d’une entreprise suédoise. Ivan Zhdanov est le seul en costume.

Philosophie des Lumières

Dès son enfance, le chef du département juridique de la Fondation anticorruption sait qu’il en portera plus tard un de la sorte. Après sa naissance à Moscou, il est envoyé chez ses grands-parents, à Odessa, en Ukraine. Son grand-père, ancien juge militaire et président du district judiciaire de la ville, le baigne dans le milieu juridique. Et c’est la philosophie du droit qui lui plaît le plus. « Quand j’étais petit, raconte l’avocat, mon grand-père me parlait de Montesquieu, Rousseau, du travail de ce genre de philosophes. Et j’aimais ça. »

Il quitte les plages de la mer Noire et l’escalier Potemkine à l’âge de 10 ans pour la place Rouge de Moscou. Il termine ses études secondaires à la campagne, à Narian-Mar, où son père habite. La ville de 20 000 habitants est située à plus de 1 500 km de la capitale russe, juste au-dessus du cercle polaire arctique. Il n’y reste pas longtemps, regagne Moscou et étudie au sein de la prestigieuse université d’État de droit Kutafin (МГЮА).

À sa sortie, Ivan Zhdanov se fait recruter par le Service fédéral antimonopole. Doucement, le juriste rencontre l’injustice de la vie. C’est peut-être anodin, mais cela compte. Il en parle en souriant : « Je prenais l’avenue Koutousov [une grande avenue de Moscou, à l’est de la ville, ndlr] en voiture pour aller au travail et je ne comprenais pas du tout pourquoi les voitures avec des gyrophares se permettaient de passer sans cesse en priorité, aux dépens des autres. » Il se confronte parfois à certains policiers, en se retenant toutefois pour éviter l’outrage.

Au Service fédéral antimonopole, le juriste s’ennuie. Il pensait y faire quelque chose d’utile, mais réalise qu’il ne fait que gratter du papier, pour rien. « J’ai été déçu par le fonctionnement du système », confie-t-il.

Corruption sur la route

Une année à travailler pour l’État aura eu raison de lui. Pour combler sa déception, il refait ses bagages et retourne dans le nord de la Russie. Il y monte son propre cabinet. C’est aussi durant cette période qu’il affrontera son premier cas contre la corruption. En cause, l’achat, par la ville, d’un produit antiglisse pour les routes du district. Le budget approuvé est plus important que le coût véritable. Ivan Zhdanov se doute qu’une partie de l’argent se retrouve dans certaines poches.

Pour sensibiliser la population de Narian-Mar, il organise « le premier meeting en ville depuis dix ans ». Car, pour l’avocat, « parler de la corruption entre habitants n’a que peu d’intérêt. Il est nécessaire de donner une connotation politique à la discussion ». On comptera « plus de 100 personnes » au rassemblement. « C’est beaucoup pour cette ville, note-t-il. Le pouvoir a peur de cela. »

Cet exercice annonce la suite. Comme au Service fédéral antimonopole, il s’ennuie dans son cabinet. Il retourne à Moscou et intègre la Fondation anticorruption (FBK).

Élection, piège à pression

Aujourd’hui, la FBK est en plein dans l’actualité. Son créateur, le nationaliste Alexeï Navalny, a été officiellement refoulé par la Commission électorale centrale de la course à la présidence de la Fédération de Russie, qui aura lieu en mars prochain. Une condamnation de celui que beaucoup étiquettent comme l’adversaire ultime de Poutine est en cause : condamnation pour détournement de fonds ; pour laquelle le Comité des ministres du Conseil de l’Europe a rappelé en septembre et décembre 2017 son inquiétude, l’issue de l’affaire ayant été jugée « manifestement déraisonnable » par la Cour européenne des droits de l’homme dans une décision rendue en 2016.

Face à la décision de la Commission électorale centrale, Navalny a effectué un recours devant la Cour suprême de Russie. Après le rejet de ce recours le six janvier dernier, la Fondation anticorruption appelle maintenant au boycott de l’élection.

Se battre contre le pouvoir en place a-t-il un coût ? La pression, « c’est le contexte constant de notre travail », explique Ivan Zhdanov. Et d’énumérer des filatures, des téléphones sur écoute, des menaces physiques. Et des passages à l’acte. Alexeï Navalny a été victime le 27 avril 2017 d’une attaque au vert brillant, un antiseptique régulièrement utilisé comme arme par destination, qui lui a fait perdre partiellement la vue. Et « Nicolai Lyaskin, chef du siège à Moscou, a été agressé » en septembre 2017.

Pour faire face au danger, le juriste évoque la justesse de la cause. « Nous sommes sûrs de notre objectif […]. [La pression] ce n’est pas agréable, mais ça ne fait pas peur. »

L’anticorrupteur corrompu ?

Un exemple de pression le concernant directement serait la fabrication par des opposants, en 2016, de faits de détournement d’argent pour financer ses études de droit à Moscou. Ivan Zhdanov, grâce à son père, alors en poste à la mairie de Narian-Mar, aurait bénéficié d’un soutien financier illégal. Réaction de l’accusé quand on lui parle de cette affaire : « Je devais recevoir une bourse de la ville, mais finalement celle-ci n’a rien payé. Les autorités ont enquêté sur ce cas et n’ont rien trouvé ».

Quoi qu’il en soit, les autorités courent toujours après la Fondation anticorruption. Après les affaires judiciaires contre Alexeï Navalny, la nouvelle stratégie du boycott, adoptée par la FBK, est surveillée de près par le pouvoir. Fin décembre, le porte-parole du Kremlin, Dmitry Peskov, avait déclaré que « les appels au boycott exigeront une étude scrupuleuse pour voir s’ils se conforment à la loi ». De quoi tenir Ivan Zhdanov occupé cet hiver.

Commentaires

Qui dit aujourd’hui que Navalny est nationaliste ? Ceux qui sont pro-Poutine ? La campagne d’Alexei Navalny n’était jamais basée sur la rhétorique nationaliste. «  Anticorrupteur corrompu » sonne comme une accusation aussi ! Est-ce que cet article est une tentative de l’auteur d’être objectif ou juste la manque d’appréciation de ce que FBK fait en Russie aujourd’hui ?

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Ivan Zhdanov

Ivan Zhdanov est un avocat russe, à la tête département juridique de la Fondation anticorruption.