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Portrait

Hommage à Vincent Brémond

le 9 février 2018

Vincent Brémond, professeur de droit, auteur reconnu en droit patrimonial de la famille et des sûretés, notamment, faisait partie des plumes de Dalloz actualité. Il s’est éteint le 10 janvier 2018. Les éditions Dalloz s’associent à la peine de sa famille, de ses amis et de ses collègues. Nous publions ici les hommages rendus par ces derniers et par ses étudiants. 

Le 10 janvier 2018, alors qu’il allait sur ses 51 ans, notre collègue Vincent Brémond nous a quittés. Il a été enterré lundi dans le cimetière de Nonant-le-Pin, dans l’Orne, après une belle cérémonie à l’église toute proche de Saint-Martin-du-Merlerault, en présence de son épouse, sa famille, ses amis et des membres de la faculté de droit de Nanterre – faculté que Vincent Brémond « adorait », pour reprendre les mots d’Isabelle Brémond.

La faculté de Nanterre, Vincent Brémond ne l’a presque jamais quittée depuis qu’il y a fait ses études de droit : sorti major du DEA de droit privé, il a rédigé, sous la direction de Janine Revel, une thèse portant sur La collaboration entre époux : contribution à l’étude des fondements de la communauté légale, qu’il a soutenue en 1997 et pour laquelle il fut récompensé par le prestigieux prix de la Chancellerie André-Isoré. La même année, il fut élu maître de conférences. Reçu quatrième au second concours de l’agrégation de droit privé et de sciences criminelles en décembre 2010, il fut nommé en septembre 2011 professeur à l’Université d’Orléans, au sein de laquelle il resta deux ans, pour ensuite revenir dans sa maison.

Durant toute sa carrière, Vincent Brémond a écrit en droit des régimes matrimoniaux et, plus généralement, en droit patrimonial de la famille, jusqu’à en devenir l’un des auteurs les plus reconnus. Mais il ne s’y est jamais enfermé. Il est devenu aussi un éminent spécialiste de droit des sûretés. Il a exploré ces matières réputées difficiles avec les perspectives larges, les interrogations originales, les idées profondes et les propositions audacieuses d’un grand civiliste généraliste. Il aura d’ailleurs été l’un de nos rares collègues à avoir enseigné non seulement toutes les matières du droit civil, en amphithéâtre comme en travaux dirigés, de la L1 au M2, mais aussi l’introduction au droit à des non-juristes.

C’est que le droit (et en particulier le droit civil, ce droit de la naissance, de la mort, du couple, de l’argent) le passionnait et qu’il avait mis toute sa puissance intellectuelle et sa capacité de travail, dont tout un chacun reconnaît le caractère extraordinaire, pour rechercher les fondements des règles, en questionner les ressorts, mettre en relation les concepts, et non pas se contenter d’une plate description du droit positif.

Cette passion, il l’a mise dans sa recherche, abondante, foisonnante, d’envergure et qui a largement contribué au rayonnement du laboratoire auquel il appartenait, le CEDCACE. Que l’on songe à ses fascicules, qui avaient la puissance de traités, à ses très nombreux articles et chroniques, ainsi qu’à son ouvrage réputé de droit des sûretés coécrit avec Marie-Noëlle Jobard-Bachelier et Manuella Bourassin, qui en est à sa sixième édition.

Ils ne sont pas si nombreux, de nos jours, les enseignants-chercheurs qui peuvent se targuer d’avoir faire œuvre de doctrine et c’est le cas de Vincent Brémond, qui ajoutait à la virtuosité technique et à la force de l’analyse un style limpide, vivant et élégant. Il suffit de se reporter à son dernier panorama au Recueil Dalloz, publié en octobre 2017, pour constater à quel point chaque arrêt commenté donnait lieu à une analyse percutante et fouillée, à une judicieuse remarque de politique juridique, à une visée pratique, à un utile exemple chiffré et, finalement, à de nouvelles interrogations.

Cette passion, il l’a aussi transmise à ses doctorants, dont certains sont devenus des collègues, à ses étudiants avec qui, en toute liberté et sans hiérarchie, il enseignait, d’une voix douce et avec un débit lent, qu’il valait mieux se poser de bonnes questions que se jeter sur des réponses toutes faites.

C’est sans doute parce qu’il entendait dépasser les carcans, intellectuels notamment, et qu’il aimait l’indépendance qu’il a choisi l’université, qui lui a offert un merveilleux cadre pour exercer sa liberté, scientifique et morale.

Cette liberté, bien le plus précieux de tout être humain, mais que beaucoup oublient d’exercer, Vincent, plus que tout autre, l’avait gagnée, par sa puissance de travail, sa confiance et sa détermination.

L’hommage que, par ces mots, la faculté rend à son collègue ne saurait faire l’impasse sur la maladie qui l’affectait et qu’il a affrontée avec un courage et une pudeur qui forçaient l’admiration. Mais, alors que la maladie l’a si durement éprouvé, nombre de collègues l’oubliaient totalement dans le travail et les échanges avec Vincent. Comme si la passion du droit, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Carbonnier, avait aussi été une manière de transcender la souffrance de la maladie.

Il s’est détourné de la souffrance, et donc, d’une certaine manière, elle de lui, pour se tourner vers les étudiants, l’université et le droit, afin de leur donner tout ce qu’il l’animait.

Ce chemin vers les autres et le savoir, il ne l’a pas fait seul mais avec sa mère, puis avec Isabelle, qui l’ont accompagné à l’université, au point de faire elles aussi partie de notre communauté.

Quelques jours avant sa mort, Vincent envoyait à la direction de la faculté un email ferme et énergique, dans lequel il évoquait en passant sa santé précaire depuis huit mois, tout en ajoutant entre parenthèses « mais là n’est pas le sujet du jour », et qui était entièrement consacré à la vie universitaire et à son inquiétude que l’un de ses groupes de travaux dirigés ne fût pas pourvu. Dans le même email, il plaçait l’année 2018 « sous le sceau du travail ».

C’était là tout Vincent. Et le sentiment qui nous vient aujourd’hui, outre la tristesse, est une immense gratitude : pour tout ce qu’il a apporté à nos étudiants, à l’université et à la doctrine.

Pascal Beauvais et Florence Bellivier, Co-directeurs de la faculté de droit et de science politique de l’université Nanterre

 

 

 

« Accrochez-vous, le chemin est long et parfois difficile mais l’achèvement est beau ».

Voici l’un des innombrables conseils que vous m’avez donnés - celui-ci à l’occasion d’une discussion au cours de laquelle je vous faisais part de mes difficiles débuts de thèse.

La formule est courte, sincère, soignée, sensée et elle m’a marqué. Elle est à votre image.

Je vous prie d’excuser l’atmosphère très académique du discours à venir, mais Vincent Brémond a tout d’abord été pour moi un Professeur. Il a voué une part considérable de sa vie à la recherche et à l’enseignement; et il fait partie des hommes sur le modèle desquels je tenterai d’y consacrer la mienne.

Ce discours n’est d’ailleurs pas le mien seul: j’ai l’honneur de porter la voix d’étudiants -notamment des masters de droit notarial et de droit privé de Nanterre auxquels vous avez tant donné. Mais aussi celle de doctorants - au parcours desquels vous étiez si attentif – et encore de jeunes enseignants, à la formation desquels vous consacriez un temps qui vous était cher et qui nous était précieux.

Du remarquable silence qui régnait dans les amphithéâtres de 2e année - signe de respect et d’admiration d’étudiants pourtant encore parfois peu matures - à l’exceptionnel exercice de gymnastique intellectuelle dans lequel vous nous entraîniez à travers votre cours de droit patrimonial de la famille de master 1 ; votre rigueur et votre hauteur d’esprit ont fait grandir tous ceux qui ont saisi la chance d’en constituer l’auditoire.

Des cours à la préparation estivale à l’examen du CRFPA - sous une chaleur parfois écrasante que vous nous disiez être susceptible d’affecter la qualité de votre enseignement, sans qu’aucun n’ait été à même d’en percevoir l’effet - à la formation des jeunes chargés de travaux dirigés qui constituait une délicieuse rentrée profitable tant aux enseignants concernés qu’à leurs futurs étudiants; votre altruisme était d’autant plus appréciable qu’il venait du cœur et avait pour seul objectif d’améliorer et de renforcer un monde et un système parfois fragilisés, sans que rien ne soit attendu en retour.

Ceux d’entre nous qui ont eu le privilège de poursuivre l’aventure à vos côtés dans le cadre de séminaires de master 2 sont unanimes : vous aviez cette capacité à aller chercher le meilleur de nous-mêmes. Je vous revois modestement nous annoncer que vous alliez, en quelques heures, non seulement nous expliquer mais nous faire comprendre le système autonome de traitement juridique du passif successoral ; à nous qui, pour la plupart, n’avions jamais ou très peu étudié le droit de la famille. Et l’exposé n’était pas réduit à de la technique, en témoigne votre sujet d’examen: « le système de traitement du passif successoral vous parait-il juste ? ».

Car en effet, vous nous faisiez cours de droit mais aussi leçon de vie. Aucune règle n’était étudiée pour elle-même; nous étions constamment poussés à la réflexion, à l’esprit critique, à la mise en perspective. En témoignent ici encore vos développements sur l’évolution du droit de la famille, de la place des femmes dans la société et à leur remise en contexte - parfois très terre à terre - avec l’histoire économique et sociale et les besoins parfois très pragmatiques auxquels répondaient ces évolutions du droit.

Leçon de vie aussi par la force et la générosité dont vous faisiez preuve. Encore à la veille des congés de Noël nous avons échangé quelques mots. Deux sujets : votre souci de trouver des chargés de travaux dirigés pour vos enseignements du second semestre - signe de cette force et d’un refus de vous économiser, même lorsque c’était nécessaire, s’il pouvait en résulter un quelconque désagrément pour l’université ou vos étudiants – et mon avancement dans la thèse : signe de cette générosité constante que rien n’entamait.

Nous sommes aujourd’hui abattus car nous en avions presque oublié que vous luttiez quotidiennement, avec le soutien remarquable et sans faille d’une épouse au courage qui n’a d’égal que la gentillesse et la bienveillance qui vous étaient communes.

Vous faisiez une confiance rare à vos étudiants, répétant que si dégradation du niveau à l’université il y avait, ils ne pouvaient en être tenus pour seuls responsables.

Vous nous regardiez et nous écoutiez avec une bienveillance et une considération gratifiantes. Vous nous considériez comme vos égaux et accordiez une importance sincère à nos avis, nos retours et nos critiques. Tant de signes de votre humilité si plaisante.

Nous vous sommes d’une reconnaissance absolue Vincent Brémond. Et nous voulions vous en témoigner ici, devant votre famille et vos proches pour lesquels nous avons une chaleureuse pensée.

Je vous fais promesse, à titre personnel, de tout mettre en œuvre pour assurer la préservation et la transmission de votre inestimable héritage méthodologique, intellectuel mais aussi – et peut être surtout – humain.

Discours hommage à Vincent Brémond lu par Clément Bizet, l’un de ses étudiants, le lundi 15 janvier 2018, en l’église du Merlerault.

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Vincent Brémond

Vincent Brémond était professeur de droit.